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Elle

Clément est un petit garçon de quatre ans, c'est sa première année de classe maternelle dans une jolie province où le bleu du ciel se marie à l'eau des rivières et où les moutons taquinent les vaches blondes au milieu des prairies herbues. De jolies péniches, de vilains bateaux à moteur aussi, passent sous les fenêtres de l'école.
Clément est amoureux.

Depuis le début de septembre Clément a changé trois fois d'amoureuse et puis, s'étant assagi, a jeté son dévolu sur la plus ronde, la plus hardie, la plus blonde des jouvencelles, celle qui a des frisotis à la nuque et sur le front, celle qui parle plus vite que ses lèvres et qui vous dit : "faut pas croire, je ne suis pas gentille tous les jours …" en éclatant de rire. Encore une qui aura des rides au coin des yeux et les vivra comme une autre jeunesse. Quatre mois de moins, une tête de plus.
Clément a réfléchi.

Clément a décidé.

Clément va se marier avec elle, il aura trois enfants.

Trois c'est beaucoup a-t-elle rétorqué. Il est d'accord pour rester à la maison et il va les garder.

Elle ?

Clément a dit : "et pendant ce temps-là tu iras travailler"

Elle n'est pas belle la vie ? 

Pour un jour brûler ses idoles ...

 

1789

 1947

 

Du temps où les têtes étaient découpées des photographies, de toutes les photographies, pour être certains d'oublier les bons souvenirs à cause des cassages et des brisures d'un moment.

 

 

des plaques Gevaert Superchrom anti-halo 32° comme s'il en tombait au tapis vert ...

Persistance des signes ...
Vieilles plaques ...




















 même pas peur
Marguerite est restée dans le Gers, le temps d'allaiter sa fille. Elle est restée chez un vieux couple, des gens charmants, accueillants, sans enfant. Elle s'est faite une amie de l'institutrice, de dix ans son aînée, veuve de guerre. Elle a signé des papiers, des registres, beaucoup de papiers officiels, contresignés d'une croix par Marie et les femmes s'en sont retournées dans le grand Nord en 1918.
Obscurité, opacité.
Année 1920
Cette-année là un colosse de foire s'éprend de Marguerite. Elle n'a d'yeux que pour lui.
Cette année-là une femme très belle met au monde un garçon – le deuxième – son premier est de 1913. Leurs destins se croiseront, se mêleront, se conjugueront.
Marguerite dit oui à Félix. Elle dit oui pour la vie. Elle a deux ans de plus que lui.
Marie veille.

TOUSSAINT

Les bras chargés de pomponnettes cuivrées, j'accompagne Denise – 87 ans – pour la tournée des cimetières. Je l'aide à marcher sur les tombes trop rapprochées, un pied ne peut poser entre les dalles de marbre. Il faut marcher dessus, tant pis pour le respect.

Elle est toute petite, Denise, à peine elle arrive à mon épaule et avec ça, bavarde comme une pie
Tiens, celle d'à côté s'effondre, il va y avoir des infiltrations et chez nous ça va causer des dégâts …. Mitoyenneté, qui va payer ? Pas moi assurément, ni votre fils, Madame, encore moins les deux autres ….

Vous connaissez ma réticence, ça ne fait pas partie de mes principes : les fleurs, je les porte aux vivants. Les morts n'ont que faire des potées et puis pourquoi donc aujourd'hui et pas demain ? je vous choque belle-maman ? si vous comptez sur moi pour fleurir votre tombe, perdez cette illusion. Vous passerez un marché avec un fleuriste qui fera déposer en votre nom ce que vous choisirez et paierez d'avance, je n'irai pas vérifier !
Prenez moi donc le bras, vous allez tomber. Maxime pardonnez-moi.

Sortir. S'évader des profusions de boules, de tout ces gens qui adoptent des mines de circonstance et qui, le portail franchi, s'en vont au troquet d'en face "viens, on va s'en jeter un …."

C'est presque l'heure de l'apéritif. Non merci, pas pour moi. Un peu de vie fera le plus grand bien, j'ai l'humeur carnivore.

Aujourd'hui je décide, ce sera une carafe de vin de Californie avec le bison.

 A prononcer ces mots à voix haute, Vin, la Californie j'y vois bien autre chose que penser la boisson capable de m'enivrer. Demain.

 Quelle heure est-il ? minuit. Demain c'est aujourd'hui, le jour des Trépassés. Pas de la baie d'hier, celle dont tu me parlais, Hélène, quand Gaston s'absentait pour aller à la pêche. Les flots se déchaînent, les tourbillons d'écume viendront déborder mon clavier, rien ne peut arrêter. Quand j'étais fascinée par le vide.

 Le jour du souvenir. Du souvenir de ceux que j'ai connus de leur vivant, de la famille proche – la mienne exclusivement. Jacques et Louise, ta première, qu'avec ta fortune tu n'a pu sauver – pas encore de pénicilline miraculeuse au point quand elle décédée. Marie et Marguerite, mère et fille, ta petite-fille aussi dont on ne parlait pas et qui a retrouvé sa mère, du moins le croyait-elle. Reine et Clémence, des marraines, encore mère et fille, les hommes n'étaient plus. François-Xavier, dans quel cimetière es-tu ? Yvonne et Pierre ton mari qu'on a déterré dix ans après pour le déposer à tes pieds – ça, je n'ai pas supporté, il a fallu que je proteste, l'urne eût été placée à ta tête que l'effet aurait été différent ! l'avais-tu voulu ainsi ? Gérard à l'élan de jeunesse brisé quand Aurélien naissait. De quoi la vie est-elle faite ?


Quelle heure est-il ? cinq heures. Les vivants m'appellent. Pourrais-je voyager ? dans deux semaines, le beaujolais nouveau, comme en l'an 2000. Beaujolais. Vin. Vendanges. Victoire. 

Les enfants ont des pouvoirs extraordinaires dont ceux de transformer les moments les plus dramatiques en jeux. Les enfants jouent à la guerre. Les enfants regardent la réalité avec indifférence et s'effraient devant le réalisme du cinéma. Marguerite n'alla jamais au cinéma durant sa jeunesse. Marguerite a vu couler le sang de son père. Marguerite a appris très tôt à assommer le maigre lapin pris au collet comme le lui avait montré Josef (je sais maintenant que son prénom s'écrivait avec un f)

 

Marguerite a saigné, vidé et cuisiné le lapin, plumé la poule, dépouillé le chat. Marguerite n'avait pas peur de voir le sang couler. Grâce à la bienveillance du curé, Marguerite apprend à lire, à écrire, à compter. En ce début de siècle, on apprend comme des perroquets. Marguerite réussit le Certificat d'Etudes à onze ans –c'est la fin de la scolarité obligatoire en ces temps reculés.

 

Pendant son enfance Marguerite travaille, ramasse le bois, balaie le sol de terre battue, lave le linge à la rivière pour soulager Marie, aide les hommes aux champs, durement quand la saison arrive. Vie pas du tout bucolique et encore moins idyllique.  Le tocsin sonne partout, les hommes se mobilisent ….

Marguerite a vécu la première guerre mondiale – ce ne sera pas la dernière. A vécu ce qu'on appelle pudiquement les horreurs de la guerre. Un trou, une méconnaissance de la période 14-18 dans la campagne picarde, peu d'écrits locaux les plus intéressants [la guerre et les rats ont mangé les journaux et les archives paroissiales] les mémoires se vident inexorablement. Il ne reste comme réalité connue qu'un voyage dans le Gers, ultime étape d'un long exode du nord au sud, passant par Marcinelle comme l'attestent certains papiers d'alimentation pour les réfugiés français. Marcinelle dont on parlera en 1956.

A-t-elle rencontré là-bas un beau soldat wallon, flamand ou teuton ? l'a-t-elle aimé ou bien a-t-elle subi ? Elle n'a jamais révélé ce secret. Pudeur ? honte ? Ce dont on est sûr, c'est que huit jours avant son dix-septième anniversaire, Marguerite, en présence de Marie et de sa plus jeune sœur âgée de trois ans, met au monde une fille : inconnue de père.

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